samedi 30 janvier 2016

Écrit à Rawdon en 2010. Ce qui devait devenir mon troisième ouvrage. Abandonné. Mais sait-on jamais. (Évidemment, c'est de la marde. J'ai le style, mais pas le coeur.)


S t é p h a n e
R a n g e r

Énergie
du
vide

whatever


On m’a dit que j’étais en face de la mort; je me suis demandé ce que ça changeait : rien.

Méry, à André Malraux
Antimémoires



Crois en rien; fais comme si tu y croyais : ça confond tout le monde. Parce que vous faites exactement le contraire : vous avez vos certitudes, et souvent même la foi, presque toujours, et vous vous pissez dessus, et vous vous chiez dessus, vendez votre sœur, tuez votre père, ravagez le pays comme des chiens enragés, vous laissez mourir devant des divertissements préprogrammés en actionnant le détonateur à distance, je vous hais, je vous saigne, si jen ai lopportunité, soyez assurés que je vous moissonne-bats et que je vous pourris, je vous pourris.

Évidemment, cest de lécriture. Ce qui ne change rienau contraire.

hihi

Je vous présente hihi. Cest une fille japonaise qui a je dirais quatorze ans, des cheveux très longs et complètement roses, rose gomme-balloune, avec une très minie jupe en cuirette blanche blanche et qui en ce moment descend avec talons aiguille les marches dune cage descalier toute en béton et barbouillée de graffitis criards et agressifs de toutes les couleurs à la grandeur. Elle est qui vous jette son coup dœil timide par-dessus la fesse. God youd SLAM her.

Sondage après sondage, une forte majorité dindividus se disent, sinon religieux pratiquants, croyants en un Dieu quelconque. Expliquez-moi le sens de cette spiritualité quand on refuse frénétiquement la présence de la mort; gardez-moi de le faire à votre placeje vous le conseille!

Jai cherché du speed une fois à Rawdon, pendant cinq secondes : flairé le spot louche à vue de nez, ou plutôt les individus, qui mont dit tes-t-àa bonne place, on va lappeler, est à cinq minutes dicitte.

Je fais le clown parce que cest un cirque; on va pas se penser meilleur que les saltimbanques. Le speed cest pas bon, ça fucke la tête. Si je massénais, mettons, à la place, comme vos vieux, les miens, comme vous calvaire aussi, comme vous quasiment tous, cinq, dix, quatorze heures par semaine de films hollywoodiens et de séries télé en DVD, je nirais certainement, certainement pas mieux. Where Is the Love? Je veux pas manquer de respect ni juger, mais je suis un tabarnak, difficile, incapable ou refusant doptimiser béant, la fine gueule, intransigeant sans monnaie déchange, révolté avec une rage qui pèse une plume dans un univers de babouins convaincus et armés.

Cest une fille, la vendeuse. Entre trente et trente-cinq ans, je lai vu coché sur un questionnaire, mais je lui donnais quarante facile, quarante magané. Méthadone à la pharmacie. Ma dit quelle sétait shootée pendant dix ans. Ah! moé, Montréal, si je retourne rester là, eilleCest lenfercest la descente aux enferssûrme suicideraiscpas long.

Ça va pas tellement mieux. Nuits blanches, fixations, compulsions, bobos plein la peau, et la paranoïa! Quoique, y a de quoi : la police cogne toc toc, cherche deux gars qui font des invasions de domicile, aussi des vols qualifiésCinq heures du matin, Crapet Soleil cogne dans sa fenêtre, tu peux-tu men laisser deux pouvingt piasses?

Comment peux-tu te ramasser de même avec tous les loonies du coin qui viennent cogner chez vous, en plein milieu du village de Rawdon, autant mettre une enseigne au néon, qui viennent cogner à ta porte nimporte quand? Fais-toi pas didées, la police le sait. Se monte un dossier. Enquête, rien qui presse : on prend le temps de pouvoir remonter des fils conducteurs, on va voir ça peut nous mener. Tu devrais dire la prochaine fois que tu viens cogner chez nous sans mappeler avant jte fais cassera yeule. Non, elle répond, tu peux pas faire des menaces, de même, tu sais jamais qui quipeuvent connaître. Y en a, jte dis, Pis, à part ça, je leur donne pas mon numéro, eille.

Sacrament! Vends pas ou vends comme il faut! Son fils de sept ans voit ça, aussi. Les paniques. Les pleurs. Tous les gars de son entourage lont trahie. Un gars était au courant pour sa cachette, dans le bois, un sachet de plastique, une centaine de pilules, du speed, un peu decstasy. Disparu. Un paquet de cash avec le restant du stash dans son appartement la porte ouverte à longueur de canicule : disparu. Dans sa face. La fille a joliment peint et décoré son appartement, soccupe comme elle peut de son fils, dont elle partage la garde avec le père, un dude régional à lair franc, qui habite à trois kilomètres : cest une fille qui a bon cœur. Touche du B.S. Fait des travaux communautaires obligatoires. A déjà été à Tanguay. Son chum, père de son autre enfant, un bébé, confié par la DPJ en adoption, purge une peine de quinze mois à Bordeaux, ce qui porte son total à dix ans passés en-dedans depuis son premier séjour en maison de correction à seize ans.

Des fois, quand un gars est condamné, tsais, là, quisen va en-dedans pour un boutte ben, ichangeidevient, commePas toujours, là, mais, ça arrive… – Tough… – cest comme que comment jte dirais ben ça qui

renoncerait

, genre.

Je suis allé à Bordeaux avec elle hier. Elle mavait demandé le service : jai un droit de visite dune heure, si je te donne vingt piasses pour le gaz, tu peux-tu memmener faire laller-retour? Shit, man. Après lavoir vue brailler quand elle sest aperçue du coup de la cachette, je pouvais pas dire non.

Il y a une machine, comme un détecteur de métal mais qui détecte la drogue même en quantité infime, comme si le système était propre - la machine a fucké, les employés de la prison sen câlicent, de toé, la visite a été écourtée dune demi-heure. Au retour, elle a parlé sans arrêt, ma conté des gros bouts de sa vie, sans que je lui aie rien demandé. Ji ai dit, à mon chum, si isortait pas, là, dans sept mois, je me suiciderais. Fuck. Encore ses larmes. Lannée passée, ils ont vécu dans un char pendant trois mois.

Coucher, manger - toute.
Je l’aime, je sais pas pourquoi, c’est fort, hein,
Stie qu’i’ m’a faite mal, ce gars-là,
La seule autre personne qui allait le voir en prison cétait son père, pis il la perdu, iest mort pendant quiétait en-dedans,
J’haïs la vie, je l’haïs!
«Y a ton p’tit gars qui compte sur toi.»
Oui, elle m’a dit en reniflant, de sa voix ébréchée de longue date, p’is si i’ était pas là, je serais p’us icitte.
«Moi aussi j’ai un fils. Si je l’avais pas, je pense que j’aurais mon voyage.»

Elle a fait une vraie tentative de suicide une fois, il y a quelques années, deux jours devant elle, sûre dêtre tranquille, elle a gobé deux cent soixante-dix pilules dangereuses, jai oublié quoi, par hasard quelquun est venu, sa thérapeute, sept heures plus tard; à lhôpital ils lont sauvée.

Elle achète des revues de ragots sur les stars. Life & Style. Quand je suis passé la prendre, elle venait dacheter des affaires au Wal-Mart, entre autres un livre de tests de personnalité, code des lignes de la main, du front, de la forme des doigts, un sacrament de recueil de marde, quelle ma montré, cinq piasses au Wal-Mart, authentiquement contente. Elle ne comprend pas tellement ce quelle lit, les mots quelle déchiffre. Who the fuck am I?

Vous savez, ce pourrait être un défaut dintelligence mais, non, cest pas ça, elle est rapide, sensible et perspicace, elle ne me parle pas comme si les numéros lui transmettaient des communiqués, elle nest pas sérieuse, cest autre chose. Cest en plein autre chose.//

Faut que ça commence parce qu'il se pourrait très bien que très bientôt j'aie fini. Et c'est mon seul plaisir pur, parfait. Les autres coûtent, tous. Comme ça je me repaye, et j'offre une tournée.

À 22 ans, je me croyais invulnérable. Pas rationnellement, INTIMEMENT. C'est ça qui arrive. Moi, je n'allais jamais mourir, jamais. Dix ans plus tard, un clin d’œil, j'achève, je suis mort déjà. Plusieurs fois; je suis ce pervers-là : je suis au-dessus de tout ça.

La peur de la mort est la cause première de toutes les compromissions. On voit où mène l'avarice de survivre. Le crime contre l'humanité, et pire ‒ pire que pire. Je n'ai aucun mérite : j'ai vu. J'ai aussi su. C'est compliqué. Je ne peux pas endurer. Je ne vais pas prier. Les procédés de torture sont infaillibles, n'importe qui pactise tôt ou tard et c'est normal, et c'est pourquoi il faut la capsule de cyanure prête à croquer, dans l'allègre tristesse.

J'ai tout laissé. Je m'en allais. Mon permis de conduire est expiré depuis presque un an, ma carte d'assurance-maladie n'est plus valide non plus, je suis en retard de deux déclarations de revenus au fédéral, mes lunettes sont trop faibles, tordues et grafignées, quand mes dents vont me faire mal je vais tolérer, les agences de recouvrement me courent après. Ah! la vie est un privilège! Je pourrais tuer quelqu'un, pour pouvoir aller en prison. Je pourrais tuer un flic, j'en choisirais un sans femme et sans enfants, les prisonniers m'aimeraient, j'aurais la paix. Je me suiciderais. J'ai rien fait comme il faut, mais depuis que je suis né que je paye, pour rien, et on me répète que la vie ça marche pas de même!

Fais attention comment tu parles à ma vie. Je pourrais te violer la tienne avant de la découper, découper, découper en miettes. Anodin. Mêle-toi de tes affaires. Je trouve le fil conducteur, tire dessus très fort et tu n'es plus qu'un quignon de plaies qui gigote un brin en s'abolissant. Je t'avertis  reste loin. Moi j'écrirai au moins ça avant d'y aller pour une fois. Tant et aussi longtemps que j'écris ça je cours moins le risque de m'achever. Comprenez-vous? L'histoire, c'est les mots pris pour raconter./

[...]

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