Excusez, c'est pas pour me vanter que je raconte tout ça (bon, oui, juste un peu), 'toute façon si ça vous fait chier it's a beautiful day, et je prétends qu'il y a là quelque chose pour ceux qui s'intéressent à la genèse artistique (ce qui n'est pas, attention, un remake de la Bible - Épisode I façon vaudeville).
Je connaissais pas grand chose de Bret Easton Ellis (Figchens/l'Impératrice m'en avait parlé un peu une fois) quand je suis tombé, un soir, chez ma mère allée se coucher, par hasard, sur American Psycho, à la télé. Ça m'a exalté comme le jazzman qui tient son it exalte Dean Moriarty - oui! oui! c'est ça! tiens-le! oui! tu l'as! - et Dean est déjà exalté même calme, en dormant même, imaginez - dans la première moitié de On the Road, en tout cas.
Un jour de la fin avril, en pause dîner, j'ai dérivé, à Maisonneuve, jusqu'à la librairie coop. Depuis février j'avais remarqué les photocopies de la couverture à l'infâmeux huitième étage, avec Mavrikakis en gros plan, l'air sur le point de mordre où de dire: «C'est vraiment dégoûtant j'te jure.» (Ou plutôt: «Il faut soutenir un pessimisme forcené!») Le deuxième numéro d'OVNI était là, debout sur un îlot-présentoir; je l'ai feuilleté deux minutes et décidé de revenir l'acheter après ma prochaine paye, mais entretemps j'ai retenu des petits bouts de l'entrevue avec Catherine: tout juste survolée, ses sentences et conclusions farouches, orphelines de toute complaisance, de tout confort intellectuel m'ont sauté à la tête, surtout: «Il y a de la pensée dans le cri et une pensée qui tient le coup et qui pour moi ne brise pas mes croyances mais au contraire leur permet d'exister.» - Ça c'est le cri de la démence quand le constat que tu dresses du monde et de son incurie t'ordonne: «Sois dément! tu es dément!» Le genre d'acte, trouve Mavrikakis, que la société, comme un seul être psychotique, refoule quand il se produit: non, non! personne n'a crié... Il n'y a jamais eu de raison de crier donc personne n'a pu crier, vous savez!
Sans que je m'en aperçoive, après, la composition s'est résolue. Le texte livré à Solovox faisait partie d'un ensemble dont j'avais lu une sélection plus vaste au premier lancement de Ta Mère. Là aussi, j'avais joué. Je ne comprends pas qu'un poète vétéran des tours au micro ne sache pas dire ses textes et endorme son public, pourtant j'ai l'impression que c'est plutôt la norme... Un texte à faire entendre est sensiblement différent du même texte à laisser lire (surtout en prose, je dirais). Le lecteur accorde un caractère unique au narrateur, suivant l'impression qu'il en a, tandis que lire à voix haute impose à l'auditoire l'impression qu'a l'auteur de son propre narrateur: il en intensifie le caractère, qu'il soit fort ou faible, selon son goût personnel. Choisir et arranger un texte ne constitue que la moitié de la préparation: le plus difficile, peut-être, est de trouver comment le faire passer. L'avoir écrit ne garantit en rien qu'on sache l'interpréter avec justesse. Au lancement de Ta Mère, j'avais une tuque enfoncée jusqu'aux joues, un chandail avec zip du plexus au col grand ouvert sur ma poitrine nue et modérément poilue, une petite flasque de brandy dans une poche arrière, accessoire que je sortais une fois pour une rasade ostentatoire entre deux paragraphes, l'air débile et irrévérencieux... mais ça ne collait pas vraiment avec le personnage d'Emmanuel Danger textuel, qui était beaucoup plus troublant que ça dans ses grosses années - or Le roman de mon été, ça se passait justement à l'apogée de sa virulente incongruité.
Dans le film American Psycho, une des scènes qui m'ont le plus marqué est celle du meurtre de Paul Owen, le collègue envié, haï. Christian Bale, qui joue Patrick Bateman, y est franchement étonnant (sa performance est d'ailleurs excellente dans tout le film). Bateman a pensé son coup depuis longtemps. Il est sorti avec Paul et s'est arrangé pour le faire boire pas mal tout en restant sobre. Il a préparé d'avance l'appartement qui lui sert de QG des massacres, et les y voilà, fin de soirée, pour un rafraîchissement, une bouffe, peu importe; l'imminente victime s'installe sur un divan, le dos tourné, décontracté, pendant que Bateman s'occupe de l'atmosphère, digressant deux bonnes minutes à propos de son groupe favori, Huey Lewis and the News, dont il fait en même temps jouer un succès populaire dans le tapis, de plus en plus agité, l'oeil fou, courant, saccadé, d'un bout à l'autre du loft. Paul s'en tape les cuisses, hilare. Derrière lui, Bateman s'éclipse. Paul s'avise soudain, mâchant ses mots, hébété, du fait que le mobilier tout entier est recouvert de housses transparentes (protection, normalement, contre la poussière lors de rénovations), et en fait la remarque à Bateman qui le coupe en surgissant de l'espace-cuisine: «You're completely right, Paul!» (approx.), puis disparaît à nouveau, saisit une hache cachée - style défonce-portes pour pompiers (ou bûches à fendre) - et pendant que l'autre s'est remis à parler, court à lui, hurle: «HEY! PAUL!» avec un léger défaillement dans la voix et juste comme ce dernier se retourne, lui défonce (vraisemblablement) la tête - à moins que le premier coup ne se soit plutôt planté dans le dos (en tout cas ça craque et pisse)... dans le film on ne sait pas, on ne voit que le sang qui éclabousse partout la blancheur clinique du décor; c'est de toute beauté.
Voilà l'attitude d'Emmanuel Danger: Christian Bale quand il crie HEY! PAUL!
Que ça paraît simple quand on a trouvé: il fallait que je crie mon texte, comme un forcené sans véritable motif, avec un mélange instable de désespoir et d'enthousiasme explosif. Grimacer en grognant à tue-tête au début d'une phrase qui se termine aussitôt sur l'éclat d'un rire tragique (mais non tragicomique!) avec mine angélique, ingénu. Got it.
J'ai trimmé le texte, rafraîchi les termes ici et là, en fait surtout pour le rythme et la sonorité. Ma très chère et douce a voulu voir ce que ça donnait, dubitative il faut dire. Je lui en ai fait un bout dans le salon. La rondeur de son regard pâle m'a interrompu. «Nooon! ...Ça me fait peur...
- Yess! C'est parfait.»
Mais je me suis un peu ravisé: tenter de soutenir ce jeu pendant dix minutes aurait été risqué: en cas de perte d'assurance en plein milieu d'époumonage, ça allait se dégonfler comme une balloune à flatulences factices et je n'aurais plus eu qu'à citer Mallarmé mourant: «Croyez-moi, c'eût été beau!» (Sans compter l'attrait esthétique douteux de la chose pour le public.) Fallait que je change drastiquement de ton après le premier tiers environ.
Sur place, j'ai continué à planifier l'affaire, en tenant compte de la disposition des lieux, des accessoires (hum! une chaise sur un côté de la petite scène...), de l'ambiance aussi - qui était idéale. Un micro branché, sur son pied... mais je pouvais facilement crier à côté, unplugged, raw power, jusque dans le fond des toilettes (L'Escalier, c'est pas gigantesque). J'annotais en vitesse mon texte imprimé. J'indique ici les endroits où j'arrête brusquement le criage et l'agitation, ainsi que ceux où ça reprend, par [on mic] et [off mic], respectivement: quand j'arrête de crier, je saisis le micro, m'assois sur la chaise et prends le ton et la tenue d'un invité de talk-show jeunesse, genre; d'autres fois je reste debout, je fais le stand-up qui aborde un sujet grave. À [off mic], c'est folie furieuse impromptue. Bien sûr, les bouts calmes au micro le furent finalement de façon assez relative: j'étais essoufflé, la face rouge, le shake... encore plus magique.
Juste avant de commencer, j'ai averti et rassuré l'auditoire, ma foi, d'âge moyen assez mûr merci: Si ça vous tape sur les nerfs au début, inquiétez-vous pas, je reste pas sur le même ton tout le long, ça va bien se passer...
Quant au problème du texte imprimé, qui se posait forcément dans ce cas-là (parce que c'est E. Danger, le personnage, lui-même, sur la scène: le voir lire son texte est alors une incohérence qui saute aux yeux, ça fucke toute l'illusion!), j'avais décidé de tenir mes feuilles toujours de la même façon, de la main gauche, au bout d'un bras raide et immobile par rapport au corps du début à la fin, de façon à en faire oublier un peu la présence tout en pouvant m'y référer (j'avais imprimé en 16 points exprès), et aussi pour signifier, par contraste visible, que ces feuilles ne faisaient pas partie de la représentation... J'ai pas très bien réussi à empêcher mon bras de bouger... Prochaine fois je me donnerai une chance d'apprendre par coeur, pour voir.
C'est l'heure. En-dessous d'un chandail kangourou, j'avais un petit t-shirt, trop petit, trop serré, bleu marin avec un gros symbole de l'anarchie blanc sur le devant. Tourné de dos, j'ai enlevé le gros chandail et soufflé, pompé de l'air, me suis mis en calvaire noir, bu une gorgée d'eau, posé la bouteille, fait face, et jumpé sur le gros nerf:
LE ROMAN DE MON ÉTÉ (FRAGMENTS)
Que ceux qui croient qu'il y a une autorité morale supérieure se tirent une balle! Que ceux qui pensent que je suis fâché se mettent qq chose à qq part où ça rentre pas bien… avant de se tirer une balle!
Je peux! Je ne plus que peux! J’ai pas pu pendant si longtemps que je pope! Mes dattes sont achetées, mes lettres sont cachetées, et mes ballerines… sont ballottées!
Quand on PEUT! …on veut : les armées de répéteurs qui répètent tout ce qu’on voudra s'y trompent! Le contraire n'est pas vrai! Le contraire n’est PAS vrai! À cause de la police, des instruments de torture et des affres de l'agonie, vouloir, ce n'est pas pouvoir.
Les options!... C'est pouvoir, qui est vouloir! Je dois tout expliquer!!!
Mon système est splendide. Je ne veux que ce que je peux. Je veux… tout ce que je peux! – Je roule en vélocifère, je peux faire une peur bleue à un conducteur qui m'a claque-sonné!? Je le veux! Je le fais! – J'attends en file à la caisse, je peux lui crier très fort ce qu'elle est dans l'oreille à la vieille qui chiale parce que le caissier débute?! Je le veux! Je le fais!
[en faisant non de la tête :] JE FAIS TOUT CE QUE JE PEUX!!!!
...NON! Je fais pas tout ce que je peux! Faudrait que je fasse TROP de choses en même temps! Impensable! Je peux le faire… seulement si j'y pense! Et, en ce moment, NON! Je peux dire que… Non! : JE. NE. PENSE. PAS. À. TOUT. EN. MÊME. TEMPS !!!
Mais. …Penses-y… Peux-le… Veux-le… et EXÉCUTION! C'est le tribunal des tâches, et c'est toujours MOI le bourreau.
Ça fait à peine deux jours que je peux à ce point-là – …fallait que j'y pense!... – et! …le service de police de Saint-Eustache a déjà mon adresse! Il le peut depuis que j'ai pu casser la guitare de mon voisin! Joue mais joue égal!!! Si ta toune est en 4/4, alors ELLE LE VEUT!!! ELLE DOIT L’ÊTRE!!! Des deux-tiers de temps, en rythmique, ça n'existe pas! Je suis pas capable!
…J’ai pas pu l'empêcher de pouvoir appeler le serre-vis… J'ai pas pensé à le CASSER, LUI… – J'y pense!… Je le peux! Je le veux!!! JE LE FAIS!!!
… … …
PAH! J’Y PENSE MÊME PAS!!!!!!
*
[on mic] Pour le divertissement, je suis entré dans un groupe de musique : God’s Asshole Spun Gold. Tonitruant. On se prend pas pour rien. Et le verbe du nom n'a rien à voir de près ni de loin avec la décourageante aberration qu'on appelle DEEJAYING.
[off mic] J'avais répondu à une annonce! J'avais UNE condition : que personne essaie de faire copain-copain, et ONE-TWO-THREE-FOUR! Ils ont accepté, su mes habiletés! Des gars bien, au demeurant!... – Je joue À LA BATTERIE. Que veux dire?! Je SOUMETS de la batt… – je ME SOUMETS à la batterie. Dans la batterie, on FRRRAPPE, FRRRAPPE, FRRRA-PA-PAP’. PA TSS, TSS… et TAPE TAPE TAPE TAPE TAPE, ORRROUM BOUM BOUM BOUM – POW! KSHSHSHSHSHSH… – on n'épargne PAS une seconde.
Je choisis la batterie parce qu'on tape dessus. C’est ça qui compte. Dans la vie, on TAPE TAPE TAPE!!!!
I’ont été surpris, mes trois tordeurs de cordes! Speakers spankers! Pendant trente secondes je frappais à côté des… affaires… – mais je me suis ajusté. C'est que…
[on mic] …j'avais jamais joué sur une vraie batterie. Toujours tapé sur mes cuisses, par contre, en faisant sautiller mes pieds… sur d'imaginaires pédales! Je me suis beaucoup pratiqué en regardant des clips de Metallica…
[off mic] …JE ROULE EN SHOW-BUSINESS!!!!!
[on mic] J'y pense… je vais présenter un peu mon groupe. Je connais pas leurs noms : je les ai tout simplement pas appris! – …de toute façon, dans un groupe de punk, tout ce que t’as besoin de dire c'est : « Hey ! » pour interpeller un tel ou un tel. « Hey ! Monte don’ ton son ! ».
Le spécialisé en chant de gueule ressemble à James Dean, mais avec les cheveux plus longs et les oreilles tatouées en noir complètement. I’ fait peur. I’a l'air d'un squelette. I’ fait pas de paroles d’amour, même pas de proche, et ses chansons sont… entre le premier degré et la sonnerie d’alarme du feu.
Le guitariste… i’ ressemble à un Prince qui s'aimerait pas, je dirais. Pas d'autres caractéristiques, à part un piercing en forme d'anneau de Moëbius dans le nez. J’ai pas voulu lui en demander la signification.
Le bassiste, lui, i’ ressemble… à un chimiste. I’ est malade.
Et voilà.
[off mic] Une chose : PERSONNE a insisté pour jouer aux amis. Une autre : c'est étrange d'être la seule personne heureuse – et saine – au sein d'une organisation. Je sais pas! Je pense que je vais attendre un peu avant de me mutiler pour prouver que je fais partie du cortège!!!
On joue au Café Chaos [prononcé à l’anglaise] dans trois semaines. J’ai le goût de signer des posters!!! En fait, c’est comme si j’y étais!
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[ce dernier passage commence au micro assez tranquillement, puis le volume et le débit augmentent; je conclus sur un cri presque primal en renversant la tête, les poings levés et bras écartés comme Tarzan qui va se frapper le torse]
Ça s'en vient, le spectacle! Notre chanteur, qui compose tout, a un concept… des anges! Dans toutes les chansons, le même refrain revient, dans des gammes différentes, transposé, pervers, diaboliquement inséré. Paraît que ça crée une vraie transe. Une autre toune commence, les mains supplient et louent, la broue revole partout, les bouteilles pètent, les murs et le plafond dansent, étirés, mous, suintants, le tempo s'aggrave, les accords progressent jusqu'au climax et soudain, le refrain vient, ça fait comme une incantation noire, les corps se cambrent, les yeux se révulsent et les arcanes luisent!!!!!
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Je dirais que ça a fait pas mal d'effet - allons, pas de fausse modestie! - bon d'accord, ça a kické des sérieux culs. Tout le monde a eu l'air de s'en payer une tranche.

