C’est moi, les oiseaux.
Sérieux! M’ont capturé, m’ont emmené dans des grands studios souterrains pis pendant deux semaines m’ont forcé à enregistrer les bruits, parce que je les fais bien.
Mettent ça dedans, c’est ça qu’y a dedans les oiseaux.
Je suis surveillé.
C’est dangereux pour eux, ça.
Peur que j’en parle…
*
Qu’est-ce tu veux, hein? Quand on veut pas y penser…
Là je te vise pas, Éric, on ira prendre une tasse, tu me jaseras ça, là j’ai un problème à régler avec les aveugles – c’est un trip entre moi pis ma conscience, après je pourrai pas dire que j’ai rien dit.
Alors voici, et mettons de côté ceux qui s’en tapent : d’un côté vous avez les Contre qui ignorent, qui ne peuvent saisir l’étendue des possibilités parce qu’ils ne comprennent pas; ils se font un plaisir de crier au feu. Sont pas beaucoup, parce que c’est pas glamour du tout de crier au feu. De l’autre, les Pour qui savent, qui sont à la fine pointe et qui se font une vertu de calmer le jeu pour aider l’avenir à advenir. Entre les deux – mais ce rôle est aussi assumé par les Pour les plus soucieux du consensus – on a les éternels philosophes du gros bon sens qui se contentent de rappeler qu’avec de nouvelles possibilités viennent toujours de nouveaux risques, faut juste pas l’oublier, et heureusement que, de toute façon, des organismes de défense des droits existent et veillent! Cette position médiane est la plus courante. Façon la plus simple d’avoir l’air alerte et perspicace. Mais dans la mêlée générale des Pour, des Contre et des nuées d’Opportunistes, le vrai problème reste occulté. Il n’y a, peut-être, qu’une poignée d’intellos universels français, comme seule la France en fait d’aussi chiants, pour sortir un livre critique de l’époque de temps en temps, qu’à peu près seuls d’autres intellos sauce universelle se forcent à lire, parce que ça tombe des mains comme c’est pas permis ces intellectuelages-là.
Dans tout ce fouillis, on passe à côté de la question. La faute est humaine, trop humaine, parce que l’incertitude ne nourrit pas son Homme. Nous voulons pouvoir poser le pied devant l’autre et, s’il faut danser, que ce soit sur du plat et bien ferme. La vraie question, elle est parfois posée mais les Pour l’entendent tout de travers – précisément parce qu’elle met leur pouvoir en cause.
La question porte sur leur imprudence. J’ai dit : se font une vertu de calmer le jeu, et parfois jouent le gros bon sens; il y a autre chose : quand les Pour pondent des textes où ils s’efforcent de dédramatiser, c’est aussi la part dubitative et inquiète pour l’avenir d’eux-mêmes qu’ils apaisent, la part qui leur chuchote : tu touches ta paye des mains du diable.
Les mains du diable, c’est celles qui se frottent à voir l’humanité faire ce qu’elle ne se voit pas faire. L’humanité, dans sa multiplicité, croit aller de l’avant, grimper, contourner les obstacles, se relever d’échecs, honorer la mémoire des disparus, mais toute cette multitude en est une de décomposition infinitésimale en milliards de milliards de réflexions croisées, dédoublées, inversées, recomposées puis démultipliées de nouveau, en circuit fermé, à l’infini d’une même scène, visible dans son entièreté d’un unique point auquel notre diable seul détient l’accès, et cette scène, grandiose, vertigineuse de gigantisme et en même temps d’unité, de simplicité et de vibrante netteté, est celle d’une colonie de lemmings se précipitant du haut d’une falaise dans la mer sans discontinuer.
Au sein de cette colonie, les plus vieux spécimens hésitent, essaient parfois de ralentir les autres, sans succès; les plus jeunes, qui, trop longtemps, trouvent-ils, ont été freinés dans leur élan par les vieux, trouvent au contraire que ça ne va pas assez vite et n’ont rien de plus urgent à faire que de prendre des positions de meneurs avec jouissance maximale de leurs forces vitales à leur zénith. Entre les deux, les troupeaux suivent, confus et gauches, qui rebondissent, constamment bousculés, entre la fureur inexpérimentée d’un côté et la prudence rébarbative de l’autre. De temps à autres, un lemming curieux et agile qui fait son chemin sans prendre parti et en suivant, absorbé, de façon assez harmonieuse le mouvement d’ensemble dans ses parages immédiats, fait hum! hum! Excusez! et là c’est événementiel, on l’écoute : Excusez mais… – mais déjà ça intéresse moins, et pouet! pour qui il se prend? cet intriguant qui s’efforce, au risque de passer pour prétentieux, de critiquer les principes de la Grande Marche, ce sera un prophète, ou un oiseau de malheur qu’on condamnera pour crime sorcier de démoralisation sociale… ce qui revient, à la fin, au même.


1 commentaires:
y'a du vrai.
Enregistrer un commentaire