J'ose rarement l'admettre, même pour mon propre compte, mais j'éprouve souvent - avec d'autres, sans doute - la conviction qu'au Québec comme ailleurs (mais peut-être un peu plus qu'ailleurs, car c'est mon pays) les jours de la littérature sont comptés. Qu'il y a, entre la littérature (l'esprit, les ambitions, les exigences de la littérature tels qu'ils se sont formés depuis l'aube des Temps modernes) et le monde qui se met en place autour de nous, un fossé de plus en plus profond, qui deviendra peut-être bientôt infranchissable. Quelque chose, dans la littérature, n'est plus accordé à notre monde, qui n'a plus besoin d'elle et pour qui elle est devenue une forme de pensée et de sensibilité d'un autre âge, au mieux divertissante et informative, au pire «aliénante» ou scandaleuse. Cela n'interdit nullement, bien sûr, la prolifération de slivres, des auteurs primés et télégéniques, des festivals littéraires de toutes sortes, prolifération que cet éloignement de la littérature, au contraire, rend plus facile et envahissante que jamais. Cela ne dispense pas, non plus, de la nécessité d'écrire encore, de poursuivre sans relâche cette beauté singulière, imprévisible, et cette vérité problématique que seule la littérature sait découvrir et dont la découverte est son seul et unique devoir. Mais c'est sans illusion qu'il faut continuer à écrire, et sans amertume. L'écrivain, le littéraire d'aujourd'hui est un être plus ou moins en deuil, plus ou moins apatride, plus ou moins déphasé et nostalgique - ce qui ne l'empêche pas de plaisanter, bien au contraire.
En cela, il ressemble un peu à Don Quichotte. Mais un Don Quichotte à l'envers, étranger et solitaire au milieu de cette fiction bouffonne qu'est devenu le monde. L'esprit rempli de livres et de sentiments désuets, tout ensemble inconsolable et moqueur, il voit derrière les gesticulations des géants tourner les ailes des moulins; à la place des châteaux splendides où on veut l'attirer, il aperçoit l'auberge crasseuse peuplée de marchands et de fripons; dans les beaux yeux enamourés des dulcinées comme dans le regard fier des chevaliers, il lit le sourire frivole et pathétique de l'éternelle méprise humaine. Et il sent sous ses cuisses le corps décharné de Rossinante, qui me fait penser de nouveau à la vieille picouille de Saul Bellow: désaltérée, elle relève les naseaux au-dessus de son abreuvoir et regarde (tristement? ironiquement?) s'écouler sur la place le flot de la circulation à laquelle elle n'appartient plus.
François Ricard, «Le point de vue de la picouille» (derniers paragraphes) dans Catherine Morency (dir.), La Littérature par elle-même, Québec, Nota bene, 2005, p. 82-83.
À lire, du même auteur, Chroniques d'un temps loufoque, Boréal, 2005.
jeudi 25 juin 2009
Prendre des géants pour des moulins à vents
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