samedi 6 juin 2009

FRA 6610. Essai (3-4 p.)

À partir d'une oeuvre dont la lecture a représenté pour vous une belle expérience de littérature, répondre à la question: «Qu'est-ce, pour vous, que l'expérience de la littérature?»
*

Pouvoir agiter les spectres


Je viens d’une famille où on ne lit pas – ou presque. Ma mère s’est bien égarée dans un Laferrière, chez Arlette Cousture, par exemple, oui, un peu, au cours d’une véritable entreprise, à l’âge adulte, de compulsion de best-sellers déboulés à flanc des deux versants – logique et pop – de la psycho. J’ai très tôt raffolé des livres grâce à l’obsession qu’elle a eu d’élever ses enfants à la perfection. Un mal pour un bien : elle a fait de moi un extra-terrestre hésitant qui s’ennuyait à mourir en première année, dénigré par les turbulents, mais je palliais facilement ma solitude avec la lecture, puisque j’avais connu les histoires au lit chaque soir avant d’avoir eu l’âge de regarder Passe-Partout.


Une seule de mes sept tantes a l’habitude de lire pour le plaisir – seule personne à le faire dans ma famille à part moi. J’avais dix ans quand elle m’a prêté son exemplaire impressionnant de Simetierre, de Stephen King, en grand format Albin Michel. Ce fut mon premier «gros» livre : j’ai mis dix semaines à l’épuiser, et une fois ce défi relevé, les bibliothèques étaient soudain devenues des lieux complètement différents. Avant de découvrir le pot, j’ai donc ensuite passé la plupart de mes midis de polyvalente à la bibli.


Le pot aidant, plus tard, en révolte, j’ai lâché l’école. J’avais alors acquis une vaste connaissance de l’univers de Stephen King. Je me souviens d’une dispute avec un ami qui allait toujours au cégep, lui : il essayait de me parler de littérature, il faisait de grandes lectures, à quoi je répondais : coupage de cheveux en quatre! Je tentais de voir, tout mon King lu en mémoire, et non, et non! Un écrivain ne fait qu’écrire des histoires, disais-je, et ce sont des histoires que nous lisons; analyser, c’est trahir, et pire, c’est se trahir soi-même! – Je n’avais pas encore fait l’expérience de la littérature.


Cinq ans ont passé et, dans une nouvelle vie, au Cégep de Saint-Laurent, j’ai compris ma méprise. Je n’ai pas beaucoup apprécié mon premier cours de français obligatoire. J’étudiais en sciences de la nature. Au feutre noir, sur la page couverture de mon manuel d’analyse littéraire, j’avais rageusement barré le mot «méthode» et inscrit en grosses lettres : «recette!» Mais le deuxième cours de français fut déjà autre chose. La réflexion sur Caligula, d’Albert Camus, m’alluma. Par chance, j’ai eu le même prof au quatrième cours, et c’est là que j’ai mué. Parmi une liste d’œuvres au choix, j’avais pris, au pif, Ces spectres agités, de Louis Hamelin.


À cette époque, j’avais commencé à écrire dans le «journal» étudiant («mensuel» serait un mot plus juste) et j’aimais construire mes textes, ménager des surprises aux lecteurs, imaginer des développements d’idées… Avec Louis Hamelin, les fils se sont touchés, pour dire comme mon père, technicien en électronique. Son narrateur principal, dans Ces spectres, Vincent, est écrivain… mais n’a pas encore écrit un livre. Comme moi à l’époque, il boit souvent et trop : il se laisse tenter facilement et s’arrête difficilement – en général quand il n’y a plus à boire, ou d’argent, ou quand le sommeil finit par l’emporter. J’avais l’impression que ce roman avait été écrit pour moi.


Dorianne traîne dans les bars et dort le jour comme un vampire. Elle ne boit que du vin rouge, s’essuie les lèvres du revers de la manche; ses canines dépassent. Au début, Vincent partage la narration avec Pierre, énergique et sensuel, qui a ramené Dorianne un soir en l’avertissant bien de ne pas déranger son ami qui doit écrire «le Grand Roman Québécois». Après s’être lassée de Pierre, Dorianne s’incruste dans l’appartement des deux amis en s’emparant progressivement des ressources affectives et financières de Vincent. Troisième colocataire, Pietr est un réfugié polonais silencieux, toujours blotti devant la télé à l’image mal reçue, parasitée, qui entretient un délire de persécution et y intègre progressivement Dorianne qui «en est un», selon lui. À la fin, Vincent est isolé avec une Dorianne décidément invivable, et Pietr la déteste de plus en plus. Lors d’un party d’Halloween, ce dernier la pousse en bas d’un balcon, mais elle ne meurt pas tout de suite. Vincent apporte un pieu à l’hôpital et l’achève en le lui enfonçant dans le cœur.


D’un coup, j’ai entrevu le pouvoir immense de la littérature. Le meurtre de Dorianne n’est pas un vrai meurtre… évidemment! mais bon; je me suis fait l’interprétation suivante (en traçant même un schéma pour moi seul) : Pierre, Vincent et Pietr ne font qu’un, et Dorianne est une sorte de poison métaphysique : un, elle entre par l’enveloppe charnelle (Pierre); deux, elle monopolise l’attention de l’esprit (Vincent); et trois, elle se heurte à l’âme en déroute (Pietr) qui se révolte et la blesse cruellement, donnant la chance à l’esprit (Vincent) de l’éradiquer enfin (et, plus tard, l’esprit renouant avec le corps, Vincent sortira de son isolement et retrouvera son ami Pierre). Dorianne peut aussi représenter l’alcoolisme, la débauche. Bien sûr, elle vampirise ses victimes. Ce que je découvrais, c’était la condition – qui en est aussi la contrainte, dirait-on – de la littérature : tout y représente. Les personnages, les objets, les lieux, les actes, les événements et même les mots, scrupuleusement choisis, peuvent y signifier plusieurs autres signifiés que les premiers surgissant, pour emprunter à Saussure : les référents s’y multiplient comme dans un jeu de glaces conceptuel et peuvent s’emboîter les uns dans les autres, communiquer, voisiner, se faire écho. Puis, quelqu’un me parlait à travers tout ça, en même temps qu’il se parlait sans doute à lui-même : j’entrevoyais, au-delà du cathartique, la faculté de problématisation de la littérature.


J’avais fait, pour la première fois, l’expérience de la littérature. Il existait donc une sphère de l’activité humaine, à la fois espace de rencontres social et mode de communication, où, à la différence du politique ou du journalistique, les problèmes pouvaient être posés en des termes non nécessairement réalistes et les solutions, ne pas se constituer en réponses définitives ou même raisonnables. Cela fit beaucoup pour moi. Comme Sartre, oserai-je dire, «il me suffisait de gravir une taupière pour retrouver la joie : je regagnais mon sixième symbolique, j’y respirais de nouveau l’air raréfié des Belles-Lettres, l’Univers s’étageait à mes pieds et toute chose humblement sollicitait un nom, le lui donner c’était à la fois la créer et la prendre. Sans cette illusion capitale, je n’eusse jamais écrit.» (Les Mots, Gallimard, 1964, p. 47.)



6 commentaires:

Venise a dit…

Très beau texte.

La littérature pour moi me fait l'effet de bouger mon univers sans changer de place.

aka Danger Ranger a dit…

Merci Venise!

Oui, ça peut faire cliché, le voyage immobile par la littérature (ou l'art, en général), mais c'est vrai (comme il y a du vrai dans tous les clichés, sinon ils ne le seraient pas!): quand on lit, même immobile, on est en train de suivre quelqu'un quelque part. On ne va pas partout où il nous emmène nécessairement; il indique souvent quelque chose pendant qu'on regarde ailleurs, mais un ailleurs qu'on n'aurait pas perçu du même point de vue, assurément, si on n'était pas allés jusque là... Un ailleurs, même, dont l'auteur ignorait probablement même la présence dans son texte!

helenablue a dit…

C'est exact, un voyage intérieur, somme toute...

Mistral a dit…

Tu y vas fort, Danger. Je suis le premier à dire qu'un auteur ne peut dicter comment il sera lu, mais pas au prix de la négation de son intention par un lecteur exalté persuadé d'avoir tout compris pour commencer et un peu plus en guise de bonus.

Ven: ton comm me fait penser à la réplique de Scotty dans le nouveau Star Trek, something like: «I never thought it might be space that's moving around before».

aka Danger Ranger a dit…

Oui, c'est vrai, je me suis un peu trop laissé emporter!

Mistral a dit…

Tu en sais plus que la plupart, sur cette histoire, et donc qu'elle est mieux de rester lettre morte for a while still.

Bizz!