Bonjour M. Goulet,
J'ignore à quel moment vous prendrez connaissance de ce message, mais il sera assez tôt.
Comme mes interventions ne manquent sûrement pas de le signaler, j'accorde énormément d'importance aux réflexions que vous nous permettez de faire dans le séminaire. Je n'ai pas besoin de préciser qu'il s'agit chez moi d'engagement au sens fort, sartrien même, et qu'il ne date pas du mois dernier. Aussi j'ai l'impression qu'une bonne part de mes préoccupations laissent les autres participants assez indifférents - sauf Marion, et pour cause, mais peu importe, à chacun ce qu'on cherche. J'ai osé aujourd'hui faire miroiter un aperçu d'une facette supplémentaire de l'objet de nos questions qui, à mon sens, est primordiale, mais je ne dispose pas d'une vue d'ensemble suffisante pour en juger et ne prétendrai sûrement pas bonifier en contenu votre enseignement qui, soit dit en passant, est extrêmement subtil: vous réussissez à maintenir très élevée la difficulté des problèmes (en adéquation avec la complexité de la situation) tout en laissant chacun libre de s'y poser à sa façon. (Vous ne pourriez pas nier votre "bagage" philosophique!)
Autre réserve: je ne veux pas accaparer plus que ma part d'attention. (Excusez la terminologie économique.)
Voici, aussi succinctement que je peux le dire, ce que je voudrais discuter.
Jean Larose ne se trompe pas quand il affirme que nous perdons à jamais les grandes œuvres du passé, et la tendance semble être à l'accélération de ce processus qu'il dit "irréversible". Vous connaissez le texte en question. Selon moi, il y a de fortes chances que la littérature telle que je la conçois présentement disparaisse complètement avant la fin de ma vie, disons. Mais ce n'est pas la perte des œuvres, et avec elles la parole littéraire des grands esprits, des grandes sensibilités qui les ont engendrées, qui est tragique. C'est celle de la pensée complexe (polysémique), qui devient alors impossible. Seule la fréquentation d'œuvres littéraires nécessite, et donc permet, le déploiement de cette complexité, qui doit en plus être mise à l'épreuve du monde réel (assumer son autodéfense, en quelque sorte?) pour demeurer socialement "présente", il me semble. La nature seule ne fait rien gratuitement pour la culture.
Ce qu'une formation sans lecture littéraire développe me terrifie. L'être humain ne saura plus circonvenir les difficultés de la cohabitation sociale à grande échelle, hors de simples tribus.
Il faut la pensée complexe, polysémique pour que l'accessibilité aux œuvres qui l'actualisent soit possible. Ainsi un degré d'affaiblissement dans la transmission des œuvres plus un degré d'affaiblissement dans l'exercice de la pensée font davantage que deux degrés dans la barbarie.
Ce que je crois observer autour de moi, c'est que même chez les jeunes (âge des combats) diplômés universitaires (élite intellectuelle), il y a de moins en moins de débats. Tout le monde craint de se chicaner! Résultat, j'en ai fait l'expérience: le citoyen qu'on dit cultivé arrive de moins en moins à défendre même ce qui lui tient à coeur (je pourrais raconter l'anecdote).
J'appelle un débat, j'attaque les positions d'un tenant de telle option, dont sa spécialité fait un meilleur connaisseur que moi, et j'épuise sans peine ses arguments! Pire: il ne reconnaît pas sa défaite! (La parole est à lui, sa réplique me donnera du fil à retordre, mais j'attends et rien ne vient; a-t-il abandonné ou fait-il une pause de longueur indéterminée?) Mais je ne veux pas gagner, je veux qu'il gagne et moi avec lui, sinon je ne gagne que son silence et je ne formule que du délire!
Vision d'apocalypse: dix autres années de ce régime fait de nombrilisme confortable et d'accolades consensuelles de plus en plus bégayantes, puis une secousse économique digne de ce nom: la guerre civile ici même. Partout peut-être - et peut-être faut-il l'espérer, et avoir confiance en notre faculté d'imagination innée pour, à pas de la Grande Tortue, produire de nouvelles Iliades, qui seront les premières...
*
J'ai pensé à une solution, que j'aimerais communiquer au groupe, au besoin d'engagement pour la survie de la littérature, si on l'éprouve à ce point-là.
Facile, si on s'en sent à l'aise: bénévolement, faire de la lecture aux enfants, à ceux d'âge préscolaire autant que possible, et de préférence en milieu défavorisé. Je sais que les bibliothèques municipales font des activités pour les enfants, mais imaginons si les jeunes littéraires montréalais adoptaient une tendance à s'y mettre... Rien à préparer, pas de discours sur les histoires, surtout pas, il y aura suffisamment de questions embarrassantes! Répondre: "Qu'en penses-tu?" à: "Pourquoi ceci?" et se faire un devoir de n'évoquer la possibilité de réponses différentes que sporadiquement, laisser respirer la conscience. Et vlan! pour ceux qui prétendent régler la question nationale par le politique à coups de conditions au Nous inclusif, voilà une idée pour un vrai soutien à une spécificité majeure de cette "culture québécoise" davantage fantasmatique que réelle.
Je m'arrête.
Merci pour votre attention.
jeudi 18 juin 2009
Former des lecteurs - autre suite
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2 commentaires:
Chouette idée. Et tu leur lirais quoi, aux enfants, tiens?
Je sais pas, des livres pour leur âge, comme ceux que j'ai aimés... Je commencerais à m'intéresser à ce qui se publie pour les enfants, forcément, ce qui me ferait sûrement fâcher encore, parce que ça doit être comme partout, on met les bons sentiments dans la structure en espérant que ça va remplacer le savoir-vivre mal transmis. J'ai appris hier d'une fille dans mon groupe qu'il y a maintenant des petits encadrés sur le recyclage, sur la politesse, par exemple, dans les manuels du secondaire ou (et?) du primaire, je n'ai pas saisi. En tout cas, je choisirais des histoire à la morale la plus discrète possible.
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